Ma grand-mère avait un gros nez…

Ma grand-mère avait un gros nez, des robes à fleurs, et une per­ma­nente qui lui met­tait dans les che­veux des re­flets bleus. Elle me fai­sait de mer­veilleuses côtes de veau, qu’on al­lait cher­cher chez Sau­relle, le bou­cher du vil­lage. En re­ve­nant, nous pous­sions jus­qu’à la bou­tique du cré­mier pour ache­ter des yaourts à la va­nille, dans cette bou­tique qui sen­tait bon la ferme et le fro­mage, près de l’étal.Ma grand-mère chan­ton­nait en per­ma­nence des airs im­pro­bables, sur ses grosses jambes en­sa­va­tées, de­vant la cui­si­nière, ou at­ta­blée à fumer des Gi­tanes filtres de­vant d’in­ter­mi­nables réus­sites. Je rô­dais seul alors dans la mai­son de meu­lière, du salon au jar­din, des fraises brû­lantes de so­leil au pres­soir à cidre, dans la fraî­cheur de la cave.

Ma grand-mère n’était pas af­fec­tueuse. Elle était d’une ré­serve qui la fai­sait loin­taine, même quand elle s’oc­cu­pait de vous. Tou­jours là, et tou­jours un peu par­tie on ne sait où. Pas ma­lade, non non non, comme ailleurs…

 

Ma grand mère sa­vait jouer du piano. Il y en avait donc un, un gros noir, verni,  qui trô­nait dans la salle à man­ger. Je n’étais pas censé en jouer, j’étais trop petit : mes yeux n’ar­ri­vaient pas au cla­vier. J’en jouais en aveugle, au son, tout ce que j’en­ten­dais à la radio chez mes pa­rents, où elle gueu­lait tout le temps. La radio. Les pa­rents aussi.

Ou­vrir le cou­vercle était comme une chasse au tré­sor, cœur bat­tant et envie ir­ré­pres­sible de l’in­ter­dit; mais com­ment jouer de piano en fraude, sans se faire en­tendre, sans se faire prendre? D’au­tant que ça  avait le don de l’aga­cer, ma grand-mère, ce fa­tras d’es­sais par­fois réus­sis.

De temps en temps, après s’être fait beau­coup prier, ma grand-mère me jouait du piano. Elle po­sait son ta­blier dans la cui­sine, au cro­chet dans l’es­ca­lier de la cave, fouillait dans une pile de pa­piers, et après exa­men at­ten­tif, en sor­tait des feuilles, qu’elle po­sait à un en­droit fait pour ça, sur le meuble. Elle mar­mon­nait ri­tuel­le­ment, pour elle-même, un « je ne de­vrais pas… Quand on tra­vaille pas… » dont je ne voyais pas l’uti­lité, as­seyait son gros der­rière à fleurs bleues sur le ta­bou­ret carré, et se met­tait, après un temps de si­lence, à faire ruis­se­ler les notes dans la pièce. Le salon exigu et passé se rem­plis­sait de lu­mière et de vie, il n’y avait plus que ces cas­cades, cette vol­tige qui me don­nait, le temps du mor­ceau, l’im­pres­sion de voler dans le ciel.

De temps en temps, elle s’ar­rê­tait brus­que­ment, jouait trois-quatre fois deux-trois notes, et re­pre­nait à toute vi­tesse jus­qu’à la fin du mor­ceau. Ivre de plai­sir, je l’ap­plau­dis­sais, que j’ai­mais donc ça! Par­fois, elle m’en jouait deux-trois, des mor­ceaux, des fois, un seul. Mais ar­ri­vait tou­jours le mo­ment où elle mau­gréait d’un coup qu’elle avait mal joué, où elle re­pre­nait son air pen­sif, se le­vait en re­pous­sant le ta­bou­ret sous le cla­vier, et re­tour­nait dans la cui­sine al­lu­mer une Gi­tane à grosses bouf­fées et ter­mi­ner sa réus­site.

 

Et puis Mon­sieur Sau­relle a dis­paru, exit les yaourts à la va­nille, les robes à fleurs et les bou­geoirs ro­man­tiques du piano verni. Bien que n’ayant pas pu faire d’études de mu­sique, ça n’étais pas un mé­tier, me di­sait-on, je suis de­venu mu­si­cien, grâce aux an­nées soixante dix qui ont per­mis tel­le­ment de li­berté. J’ai donc fait, comme on dit, le mé­tier.

J’avais choisi la basse, ins­tru­ment mé­connu mais fin et puis­sant. J’ai fait du bal, des groupes de rock, ac­com­pa­gné des chan­teurs, ja­mais connu, mais vi­vant la mu­sique in­ten­sé­ment, plei­ne­ment. La mu­sique a fait de moi un homme heu­reux et libre et m’a per­mis d’as­su­mer un ca­rac­tère en­tier et même par­fois dif­fi­cile. Et cela a duré ce que ça de­vait durer : assez long­temps. Et puis la vie évo­lue, et même si la mu­sique ne m’a ja­mais quitté, j’ai fini par mieux ga­gner ma vie au­tre­ment…

Plu­sieurs di­zaines d’an­nées après, Ma­dame Mo­dane a un tem­pé­ra­ment sco­laire. Bien qu’elle soit une chan­teuse au ta­lent ex­tra­or­di­naire, elle ne se sent ja­mais mieux qu’à l’école. Elle prend donc des cours dans une ins­ti­tu­tion re­nom­mée de Paris dont elle dit un bien di­thy­ram­bique…

Elle me traîna un soir à une de ces obli­ga­tions mon­daines et mu­si­cales dont elle raf­fole. Un concert de profs. Je dois dire que j’y suis allé en m’at­ten­dant au pire, et je dois dire que je ne fus pas déçu, en de­hors d’un pro­fes­seur de gui­tare qui, c’était vi­sible, pra­ti­quait en­core son ins­tru­ment, et avec un cer­tain bon­heur. Jus­qu’à ce que dé­bouche sur scène une grosse dame à la robe im­pro­bable, mi­nau­dant à l’ex­trême avec des grâces de ga­mine, et qu’elle s’ins­talle au piano. Bang! Dans un choc presque ter­ri­fiant, j’ai re­pris en plein cœur le monde de mon en­fance, et la mu­sique de ma grand-mère. La lu­mière et la vie ont ins­tan­ta­né­ment rem­pli la morne salle de concert et j’ai été souf­flé par un mael­ström de sen­sa­tions, un dé­fer­le­ment d’har­mo­nie et de sen­ti­ment. Je n’avais pas res­senti ça de­puis tel­le­ment d’an­nées! Je ne me sou­ve­nais que des côtes de veau? J’avais en­foui le reste!

 

J’en suis re­venu ébranlé. J’ai ap­pris que cette dame s’ap­pe­lait France Cli­dat, qu’elle était mon­dia­le­ment connue pour ses in­ter­pré­ta­tions du ré­per­toire ro­man­tique, Cho­pin, tout ça. Moi, c’était juste la pre­mière fois que quel­qu’un jouait du piano aussi bien que ma grand-mère. Pire : COMME ma grand-mère! Souf­flé! Cho­pin, Liszt, Schu­bert, les Im­promp­tus, le 3, La Fan­tai­sie, im­promp­tue aussi, dé­mo­niaque, de Fré­dé­ric, je les avais dans ma mu­sette! Je les connais­sais comme si je les avais tétés. Nourri, je l’avais été sans le sa­voir. En vrac, le ro­man­tisme, la tech­nique, le son, le mou­ve­ment, l’in­ten­tion! J’avais tout eu pour moi seul, en toute sim­pli­cité, en tête à tête, le cul sur le tapis élimé d’une vieille vieille salle à man­ger dé­fraî­chie.

Dans ma fa­mille, les gens sont étranges. Braillards, mais tai­seux. On braille des bê­tises, mais on ne se parle ja­mais sé­rieu­se­ment, et ja­mais de soi. Fi­na­le­ment, moi, vi­lain petit ca­nard que je croyais être, je suis allé les faire par­ler. Mon père, je ne sais pas ce qu’il avait contre elle, peut-être jus­te­ment rien, ne l’ap­pe­lait ja­mais que Po­paule, et n’y voyait que… Quoi?… Rien… Bouffe du di­manche, Gi­tanes, ton­nelle et rosé frais. Chou blanc…

C’est fi­na­le­ment ma mère, pièce rap­por­tée, qui me l’a dit. Avant d’épou­ser mon grand-père, Paule, fille de chef d’or­chestre, avait été une en­fant pro­dige. Son père l’avait mise très tôt au piano, et elle y avait passé son en­fance. Un petit génie. Elle s’était pro­duite en concert, puis avait un jour tout lâché en ren­con­trant son mari. Quatre en­fants éle­vés ont fait le reste.

On m’a dit aussi qu’elle était en­chan­tée d’avoir quitté son exis­tence mi­sé­rable de chien sa­vant, et que c’est pour ça qu’elle avait conseillé à mes pa­rents de ne pas me faire suivre d’études mu­si­cales. Pour ne pas rui­ner mon en­fance à des bê­tises d’adulte.

Main­te­nant, sur le tard, je com­prends mieux cer­taines choses…

Son côté ab­sent, par exemple… Jouer de la mu­sique, quand on ar­rive à se pous­ser à at­teindre ses som­mets per­son­nels, ce n’est pas ano­din. Si vous êtes mys­tique, vous pou­vez dire que ça vous rap­proche de Dieu; si vous ne l’êtes pas, pré­fé­rez par­ler d’es­sence de l’Uni­vers, pen­sez à la mu­sique des sphères et que le monde n’est que vi­bra­tions, qu’im­porte!  La mu­sique, jouée à votre maxi­mum vous met dans un état dont il est dif­fi­cile de sor­tir, on sort tel­le­ment à re­gret de cette plé­ni­tude, cette sé­ré­nité. Quand vous connais­sez cet état, et que vous ne l’at­tei­gnez plus, que vous ne vou­lez plus, ou pou­vez plus, cela vous laisse comme un vague à l’âme, un spleen, comme un doux re­gret. On a choisi, et on est fier et quelque part aussi ad­mi­ra­tif de s’être ap­pro­ché de l’in­ti­mité du monde, et que d’autres aient eu la res­source de pou­voir conti­nuer.

Je com­prends mieux sa ré­serve, aussi. Je ne le sa­vais pas, mais nous par­ta­gions un se­cret. Celui de la mu­sique. De ce que ça fait à l’in­té­rieur, et com­ment on fait pour le pro­vo­quer chez les gens qui nous écoutent. Un se­cret de gamin ma­li­cieux qui sait trou­ver les agates à l’aveugle dans un sac de billes. Les fa­ci­li­tés des notes qui s’aiment, et com­ment. Mais elle ne vou­lait sur­tout pas m’en­sei­gner. Je pense qu’elle était très in­té­res­sée de voir com­ment j’al­lais m’y prendre, seul, et ce que j’al­lais en faire.

Et puis, fi­na­le­ment, je com­prends mieux aussi pour­quoi je me suis si sou­vent en­gueulé avec les pia­nistes. Je leur re­pro­chais, sans sa­voir, de  » ne pas jouer assez bien, même pas comme une grand-mère! ». Hé oui, ma grand-mère fai­sait mieux! Ma grand-mère qui avait un gros nez, des robes à fleurs, et une per­ma­nente qui lui met­tait dans les che­veux des re­flets bleus…

, le 7 juillet 2016

 

21 com­men­taires
1)

Dom’ Py­thon
07.07.2016 à 06:47

Wouaw!
Merci pour ce ma­gni­fique voyage dans l’his­toire de ta mu­sique! J’ai dé­gusté ce texte comme un bon vin dans une belle cave. Et tu sais quoi? J’ai tout avalé. Quel régal!
Merci Mo­dane!

2)

jibu
07.07.2016 à 06:55

Ouahhhh …

3)

Lu­to­ble­rone
07.07.2016 à 07:20

Merci Mo­dane pour ce ma­gni­fique par­tage, ce voyage dans ton en­fance, cette in­vi­ta­tion dans ta mu­sique. Merci

5)

yomel
07.07.2016 à 07:57

su­perbe tranche de vie ! merci pour cette belle lec­ture du matin !

6)

dj­trance
07.07.2016 à 08:38

Mo­dane, ma­gni­fique! Merci beau­coup!

Je par­tage l’avis de Dom, sans hé­si­ta­tion! Je di­rais même que c’est un très bon mil­lé­sime! 🙂

7)

in­fisxc
07.07.2016 à 08:59

Un peu d’air frais dans la cha­leur es­ti­vale. Merci pour ce bien joli récit Mo­dane.

8)

guru
07.07.2016 à 10:08

Super, Mo­dane, je sa­vais bien que tout n’était pas mau­vais en toi! Quel plai­sir de re­tour­ner à ses ra­cines et, sur­tout, comme tu les ra­contes bien.

9)

be­bert
07.07.2016 à 10:39

Quelle beau mor­ceau, quelle belle mu­sique.
Merci

be­bert
07.07.2016 à 10:59

Quel beau mor­ceau… l’émo­tion sans doute.

dpesch
07.07.2016 à 11:30

Très cher Mo­dane,

Au-delà de l’his­toire, qui est tou­chante, du récit, qui est par­fai­te­ment construit, il y chez toi un style, une ma­nière de conter, d’in­ven­ter des mots et un vrai sens de l’évo­ca­tion, de l’image… Je ne puis que dire mon ad­mi­ra­tion pour ce que crois être de la lit­té­ra­ture !

En­core merci pour cette très belle his­toire. Je ne sais pas (mais je de­vine) ce qu’en pensent les lec­teurs, mais, moi, j’en re­de­mande !

Fran­çois Cuneo
07.07.2016 à 13:32

Ma­gni­fique en effet Mo­dane.

Et là, j’écoute ta grand-ma­man… enfin, France Cli­dat dans un en­re­gis­tre­ment de 2014, Liszt, oeuvres pour piano et or­chestre.

Quelle mu­si­ca­lité!

Merci pour ce joli mo­ment.

Mo­dane
07.07.2016 à 13:47

Merci à vous tous de me per­mettre de par­ta­ger, de temps à autres, de cette façon. Je vou­lais pré­ci­ser que ma des­crip­tion de France Cli­dat, mer­veilleuse in­ter­prète, ne cor­res­pond qu’à mon hu­meur ren­fro­gnée de ce jour-là. Qu’elle me par­donne!

à Da­niel : Ah! Si un édi­teur pou­vait être de ton avis! 😉

Dom’ Py­thon
07.07.2016 à 15:03

Merci à vous tous de me per­mettre de par­ta­ger, de temps à autres, de cette façon.

Non seule­ment on per­met, mais on en re­de­mande !

Gr@g
07.07.2016 à 17:45

Merci, bravo et en­core!!!

dpesch
07.07.2016 à 18:48

Ah! Si un édi­teur pou­vait être de ton avis! 😉

Ah! Si j’étais édi­teur…

Ces gens-là sont tel­le­ment sol­li­ci­tés que l’on peut com­prendre les dif­fi­cul­tés que les au­teurs ont à se faire édi­ter. Per­sé­vé­rer est la seule chose à faire…

Que cela ne t’em­pêche pas de nous faire pro­fi­ter de temps à autre de ta prose.

A bien­tôt de te lire,

Da­niel.

ce­rock
07.07.2016 à 22:09

Ma­gni­fique texte. J’en suis tout ému

jpg
07.07.2016 à 22:50

Re­mar­quable, un tout grand merci pour ce té­moi­gnage.

M.G.
07.07.2016 à 23:19

Je ne sais quoi dire…

Merci pour l’ori­gi­na­lité de l’écri­ture et l’émo­tion que tout le monde a res­senti à la lec­ture de ces sou­ve­nirs.

Comme l’a dit Dom’ « On en re­de­mande ! ».

tibet
07.07.2016 à 23:29

Très joli ca­deau en par­tage. C’est cou­ra­geux et gé­né­reux.

Mo­dane
08.07.2016 à 12:45

Merci à tous. On se re­voit bien­tôt!

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