Mort de rire

Il y a un mo­ment où chaque pas pousse vers le sombre et l’ailleurs, en même temps que votre corps prend des ai­sances du cré­tacé su­pé­rieur, qui vous font flot­ter dans votre peau comme un sté­go­saure amai­gri par l’ab­sence de ver­veine. Tem­pus fugit!

Jus­qu’à hier, j’étais sans souci. Jeune, grand, beau, fier, et tout çà. Et puis, c’est la deuxième fois que ça ar­rive, et ça com­mence à bien faire, en­core une fois un ami me quitte. Et là : je dis non!

J’ai bien noté cette fâ­cheuse ten­dance qu’ont ces temps-ci les amis de longue date à dis­pa­raître su­bi­te­ment, sans crier gare, sans le moindre aver­tis­se­ment préa­lable, sous des pré­textes fal­la­cieux de longues ma­la­dies, d’ar­rêts car­diaques, d’ac­ci­dents de voi­ture, et autres acnés de la ra­di­cule su­pé­rieure in­cu­rables, et que sais-je en­core?… Comme si on pou­vait croire à ce genre de pré­textes! Et à des âges ri­di­cules, qui plus est!

Au bout d’un mo­ment, à se faire lâ­cher ainsi, on en au­rait presque la fu­rieuse sen­sa­tion de se faire mo­quer, dé­lais­ser. Dé­lais­ser au point de n’avoir plus à qui par­ler, au point de pen­ser que la per­sonne qu’on voyait hier, et qui laisse main­te­nant la place en ja­chère, s’est si fort en­nuyée avec vous qu’elle vous a planté là, avec tous ces grands vides au­tour de vous, sans plus ja­mais vous lais­ser la pos­si­bi­lité de lui adres­ser la pa­role. Sno­bés, nous sommes. Dans les grandes lar­geurs.

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Un co­lo­riage, pour pas­ser le temps?…

 

Je n’ai plus, comme di­sait Jules Re­nard, « l’âge de mou­rir jeune ». Et comme Vol­taire « J’ar­rive à l’âge où les phi­lo­sophes et les im­bé­ciles ont la même des­ti­née. »Néan­moins, su­bo­do­rant une sorte de mode ca­chée dont on m’au­rait écarté, je ne sais pour­quoi, je prends donc ici les de­vants en vous an­non­çant fiè­re­ment que si je ne compte pas de sitôt m’abî­mer dans cette to­cade stu­pide du dis­pa­raître ainsi, du jour au len­de­main, pour vexer les amis, il est pro­bable tout de même que j’en ar­rive à la pra­ti­quer un jour, ne se­rait-ce que pour ap­prendre à vivre à ceux qui au­ront tout fait pour y ar­ri­ver avant moi, fu­meurs in­vé­té­rés, al­coo­liques no­toires, col­lé­giens des écoles amian­tées, bouf­feurs de n’im­porte quoi, bai­seurs sans ca­potes, consom­ma­teurs for­ce­nés d’élec­tri­cité nu­cléaires, etc., sans comp­ter les mal­chan­ceux vi­cieux qui n’au­ront rien fait pour, mais qui y réus­si­ront ra­pi­de­ment, fei­gnasses de doués, va!

Afin de ne pas vous prendre au dé­pourvu, je situe cet ef­fort dans les cent cin­quante pro­chaines an­nées. Je vous laisse donc le temps de vous y pré­pa­rer. Ne me re­mer­ciez pas. Et je vous prie de ne pas es­sayer de me griller, juste pour me prou­ver ce je ne sais quoi que vous vous trou­ve­riez de mieux que moi : à ce jeu, toute glo­riole s’éteint. Pire : je vous en vou­drais!

 

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Va­nité, de Phi­lippe de Cham­paigne

Qu’on se le dise, si ce n’était qu’on y confirme le plus sou­vent une ab­sence, le bou­le­vard cir­cu­laire du Père La­chaise est une bien belle pro­me­nade. Mais je pré­fère la faire à pied, en­core pour quelques temps. À dos d’homme, on y perd le son des bottes sur les pavés, et la dis­crète ré­son­nance des pierres. Et quant à y suivre quelque chose, plu­tôt une jupe qu’un pot d’échap­pe­ment, non? Et puis moi, les iti­né­raires obli­gés…

Tou­jours est-il que lorsque vous m’y sui­vrez, je m’en vou­drais de vous prendre au dé­pourvu, vous vou­drez donc bien noter un cer­tain nombre de choses  qui vous se­ront brus­que­ment utiles.

Mon épi­taphe, par exemple, si des fois vous vous de­man­diez quoi mettre :

« Ci-gît Mo­dane, qui fit au­tant chier son monde que le mé­di­ca­ment. »

Pour l’orai­son fu­nèbre, je m’en vou­drais de vous com­man­der, bien sûr, et je me sens peu doué pour l’exer­cice. Néan­moins, j’en ai lu une dont vous pour­riez cer­tai­ne­ment vous ins­pi­rer.

« Nous por­tons au­jour­d’hui en terre un in­di­vidu sans foi ni loi. Sa dis­pa­ri­tion ré­jouit tous les hon­nêtes gens. Mau­vais fils, mau­vais mari, mau­vais père, il a consa­cré sa vie à as­som­brir celle des autres. Le voilà enfin hors d’état de nuire. Il n’avait pas d’amis. Ceux qui sont réunis au­jour­d’hui au­tour de sa dé­pouille ont seule­ment voulu s’as­su­rer de la réa­lité de son dé­part. Il laisse une fa­mille ras­sé­ré­née, des col­lègues sou­la­gés, des co­lo­ca­taires hi­lares. Nous re­gret­te­rons éter­nel­le­ment qu’il ait tant at­tendu pour prou­ver que, contrai­re­ment à ce qu’af­firme la sa­gesse po­pu­laire, ce ne sont pas tou­jours les meilleurs qui s’en vont les pre­miers.1 »

Et ce jour là, ne vous en faites pas : les en­ter­re­ments ont un avan­tage : « On peut y être maus­sade, on vous y croira triste.2 » Alors pro­fi­tez-en?!… Si je peux vous rendre ce der­nier petit ser­vice!…

 

 

1« Le Grand Livre De L’Hu­mour Noir, ed. Le Cherche Midi »

2Jules re­nard, en­core…

, le 1 juin 2011

11 com­men­taires
1)

In­connu
01.06.2011 à 00:28

Ex­cellent, ca me re­monte le moral. Il m’ar­rive de pen­ser à l’épi­taphe sur la tombe d’un col­lègue qui ré­pète très sou­vent à ses su­bor­don­nées à qui il confie des tâches “n’y passe pas trop de temps”. Ca irait bien sur sa pierre tom­bale, non? 🙂

2)

Mo­dane
01.06.2011 à 07:45

Oui, ça se­rait joli!…

3)

Foyan
01.06.2011 à 09:31

Mo­dane, dans mes bras ! Que je t’étouffe… 😀

4)

ckfd
01.06.2011 à 10:13

Non je ne suis pas mort mes amis, je fais juste sem­blant.

5)

Ca­plan
01.06.2011 à 10:33

Il est va­che­ment bien tor­ché, ce pa­pier!

6)

Ras­Kal
01.06.2011 à 11:18

“Ci-gît Mo­dane, qui fit au­tant chier son monde que le mé­di­ca­ment.”

Ces der­niers temps c’est plu­tôt le concombre mas­qué qui fait chier son monde… Ter­rible de mou­rir de diar­rhée, je n’ose même pas y pen­ser et en­core moins d’en rire (pour cou­per court aux tristes sires qui me taxe­raient d’op­por­tu­nisme).

7)

pter
01.06.2011 à 15:18

purée, hu­meur dia­ble­ment bien ecrite (mor­telle koi), et j’ai dé­cou­vert que Mo­dane est (aussi) un medoc !

8)

Sa­luki
01.06.2011 à 18:35

Je me di­sais aussi que ce n’était pas qu’une ville sa­voyarde…

9)

jibu
01.06.2011 à 21:08

Pu­naise … ça c’est tor­ché !

Fran­çois Cuneo
01.06.2011 à 21:37

“Ci-gît Mo­dane, qui fit au­tant chier son monde que le mé­di­ca­ment.”

Elle est pas mal celle-là!:-)

Bip
06.06.2011 à 23:13

Eh bien voici l’épi taf que je dé­sire (mais bon quand on est mort les gens font ce qu’ils veulent, hein!) :

Pour­quoi si tôt Il me res­tait Tant de choses A ne pas faire

(et un connais­seur de Cio­ran, je sais qu’il y en a chez cuk, pour­rait re­mar­quer une cer­taine in­fluence!)

bip

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